{"id":96,"date":"2017-02-28T12:15:03","date_gmt":"2017-02-28T11:15:03","guid":{"rendered":"http:\/\/www.brezhonegbrovear.bzh\/blog\/?p=96"},"modified":"2017-03-02T21:33:00","modified_gmt":"2017-03-02T20:33:00","slug":"voulons-nous-sauver-le-breton","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.brezhonegbrovear.bzh\/blog\/2017\/02\/28\/voulons-nous-sauver-le-breton\/","title":{"rendered":"Voulons-nous sauver le breton ?"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et si beaucoup de ce que nous faisions pour la langue bretonne ne rimait \u00e0 rien\u00a0? J\u2019entends par l\u00e0, sommes-nous certains des effets positifs de notre action collective en faveur de la revitalisation de notre langue\u00a0? J\u2019ai malheureusement de mon c\u00f4t\u00e9 de s\u00e9rieux doutes. Je pense que le breton actuellement enseign\u00e9 (dans les \u00e9coles, les cours du soir, les formations pour adulte) est probl\u00e9matique. Je pense, et je ne suis pas le seul, qu\u2019il est un frein au seul objectif qui vaille dans notre situation, celui de la resocialisation de la langue.<\/p>\n<p>A l\u2019heure o\u00f9 des universitaires tentent de tirer la sonnette d\u2019alarme, o\u00f9 le milieu occitaniste prend la question \u00e0 bras le corps \u00e0 la suite du texte remarquable d\u2019Eric Fraj, o\u00f9 les Corses mettent en \u0153uvre une strat\u00e9gie de revitalisation originale, allons-nous faire comme si de rien n\u2019\u00e9tait et continuer dans l\u2019impasse actuelle ?<\/p>\n<p>J\u2019aimerais par ce texte inviter \u00e0 s\u2019interroger sur les cons\u00e9quences de certaines de nos pratiques p\u00e9dagogiques quant \u00e0 la langue que nous promouvons. N\u2019oublions pas que la langue bretonne de demain, c\u2019est la langue que nous enseignons aujourd\u2019hui. D\u00e8s lors, il importe de r\u00e9fl\u00e9chir s\u00e9rieusement \u00e0 ces questions essentielles, bien que trop peu pos\u00e9es dans le contexte actuel de d\u00e9ficit de r\u00e9flexion collective\u00a0: Dans quel but sauver le breton ? Pour parler avec qui\u00a0? Au fond, quelle langue voulons-nous sauver\u00a0?<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h2><strong>1. L\u2019impasse actuelle<\/strong><\/h2>\n<h3 style=\"padding-left: 30px;\"><strong>1. Echec de la resocialisation<\/strong><\/h3>\n<p>Nous, acteurs de son renouveau, faisons mine de sauver la langue bretonne. En r\u00e9alit\u00e9, nous sommes en train de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019essentiel. Nous sommes en train, remplis de bonnes intentions, d\u2019\u00e9chouer \u00e0 resocialiser la langue. Elle devait \u00eatre une continuation de pratiques langagi\u00e8res multis\u00e9culaires, un pont entre g\u00e9n\u00e9rations, une base du vivre ensemble. La langue que nous promouvons et enseignons n\u2019est rien de tout \u00e7a. Nous devions renouer avec la fameuse \u00ab\u00a0cha\u00eene de la transmission\u00a0\u00bb. Plus le temps passe et plus l\u2019\u00e9chec est patent.<\/p>\n<p>La langue standard, avec l\u2019ensemble des pratiques langagi\u00e8res diverses que cette notion recouvre, a sa dynamique propre, sans contact ou presque avec les locuteurs authentiques. Il en r\u00e9sulte un appauvrissement tr\u00e8s inqui\u00e9tant de la syntaxe et du g\u00e9nie de la langue chez la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de bretonnants. Le plus souvent, on a affaire \u00e0 une langue calqu\u00e9e sur le fran\u00e7ais quoique recouverte d\u2019un vernis lexical hyper-breton. Ce vernis est lui-m\u00eame probl\u00e9matique puisque constitu\u00e9 d\u2019une pl\u00e9thore de n\u00e9ologismes (sur lesquels <a href=\"https:\/\/www.brezhonegbrovear.bzh\/blog\/2016\/12\/06\/remarques-sur-la-creation-terminologique-en-breton-steve-hewitt\/\">il y a de quoi dire<\/a>), d\u2019hypercorrectismes, d\u2019\u00e9tymologismes et d\u2019archa\u00efsmes. L\u2019universitaire am\u00e9ricain Steve Hewitt va jusqu\u2019\u00e0 qualifier ce breton standard de \u00ab\u00a0conservateur, [contenant des] formes minoritaires, ignorant l\u2019usage majoritaire\u00a0\u00bb (TdA, <a href=\"https:\/\/www.brezhonegbrovear.bzh\/blog\/wp-content\/uploads\/2016\/12\/the_problem_of_neo-speakers_in_language_steve_hewitt.pdf\">The problem of neo-speakers in language<\/a>). Cela devrait interpeller. Que l\u2019on pense par exemple \u00e0 la pr\u00e9position <em>eget<\/em>, forme hyper minoritaire (trois points sur l\u2019Atlas Linguistique de la Basse-Bretagne de Pierre Le Roux [ALBB, 1927], parmi lesquels Ouessant et Mol\u00e8ne) et pourtant massivement enseign\u00e9e alors que l\u2019usage tr\u00e8s largement majoritaire est <em>evit<\/em>.<\/p>\n<p>Cependant, la cons\u00e9quence majeure de cette d\u00e9connection entre le mouvement breton et la communaut\u00e9 linguistique bretonnante pour laquelle il est sens\u00e9 se battre, est la perte d\u2019une prosodie authentiquement bretonne. C\u2019est ce qui saute imm\u00e9diatement \u00e0 l\u2019oreille, des bretonnants natifs comme des \u00e9trangers. Si pour ces derniers, cela n\u2019a gu\u00e8re d\u2019importance, pour les premiers en revanche, ils ne reconnaissent pas, ils ne peuvent reconna\u00eetre leur langue. De l\u00e0 nait un sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 envers ce breton de la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration, qui s\u2019av\u00e8re diff\u00e9rent dans tous ses aspects de la langue traditionnelle.<\/p>\n<p>De surcroit, la langue standard orale des n\u00e9o-locuteurs se r\u00e9v\u00e8le tr\u00e8s influenc\u00e9e par l\u2019\u00e9crit. Steve Hewitt en fait la d\u00e9monstration \u00e0 partir d\u2019une \u00e9tude de cas (in The problem of neo-speakers in language). Or, l\u2019orthographe peurunvan est probl\u00e9matique sur de nombreux points et engendre de multiples erreurs de prononciation, notamment quant \u00e0 la question des consonnes finales et des liaisons consonantiques. Cela t\u00e9moigne assur\u00e9ment d\u2019une importance trop grande donn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9crit dans l\u2019apprentissage actuel du breton.<\/p>\n<p>Un exemple, parmi des quantit\u00e9s d\u2019autres, me parait significatif de cet \u00e9tat de fait. D\u2019apr\u00e8s l\u2019ALBB, le num\u00e9ral <em>daou<\/em> prononc\u00e9 \/daw\/ se trouve uniquement dans les \u00eeles de Batz, d\u2019Ouessant et de Sein, ainsi qu\u2019en trois autres points dans le L\u00e9on, le Vannetais et le Go\u00eblo. Tout le reste de la Basse-Bretagne (variantes vannetaises \u00e0 part) prononce \/dow\/. Autant dire qu\u2019aujourd\u2019hui, la seule prononciation en vigueur parmi les locuteurs h\u00e9ritiers est \/dow\/. Pourtant, c\u2019est bien la prononciation \/daw\/ qui se dit \u00e0 la radio, s\u2019enseigne dans les \u00e9coles et les cours du soir, respectant en cela davantage l\u2019orthographe du mot que l\u2019usage oral ultra-majoritaire. Certes, cet exemple pr\u00e9cis n\u2019est pas forc\u00e9ment probl\u00e9matique sur le plan de l\u2019intercompr\u00e9hension. Mais, en plus de renforcer le sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9 dont je parlais plus haut, il d\u00e9voile \u00e0 mon avis un travers pr\u00e9occupant du mouvement pour la langue\u00a0: on ne recherche pas la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ce que dit le peuple.<\/p>\n<p>On me r\u00e9torquera que le breton n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 l\u2019\u00e9volution, comme toutes les autres langues, la perte d\u2019une prosodie authentiquement bretonne en \u00e9tant une cons\u00e9quence. Le probl\u00e8me est qu\u2019on ne peut pas v\u00e9ritablement parler d\u2019 \u00ab\u00a0\u00e9volution\u00a0\u00bb \u00e0 mon sens. Nous sommes bien davantage confront\u00e9s \u00e0 une rupture radicale avec deux langues au final tr\u00e8s diff\u00e9rentes. L\u2019effet cumul\u00e9 de la perte de la phonologie bretonne et du d\u00e9veloppement h\u00e9g\u00e9monique d\u2019une langue standard dont quantit\u00e9s de caract\u00e9ristiques sont discutables, rend tout bonnement l\u2019intercompr\u00e9hension entre g\u00e9n\u00e9rations impossible.<\/p>\n<p>Pour s\u2019en convaincre, on peut \u00e9couter l\u2019\u00e9mission Skol de RKB. L\u2019impression g\u00e9n\u00e9rale (lorsque l\u2019on entend les enfants s\u2019exprimer spontan\u00e9ment, ce qui n\u2019est pas forc\u00e9ment une \u00e9vidence) est celle d\u2019un breton coup\u00e9 de son environnement imm\u00e9diat. C\u2019est une \u00e9vidence sur le plan phonologique, mais \u00e7a l\u2019est aussi sur les plans morphosyntaxique et lexical. On ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser que ce breton scolaire, celui des enseignants, puisqu\u2019aujourd\u2019hui rares sont les enfants \u00e0 entendre du breton en dehors de l\u2019\u00e9cole, se d\u00e9sint\u00e9resse de ce qui se dit en dehors de l\u2019\u00e9cole. D\u00e8s lors, peut-on en vouloir aux anciens lorsqu\u2019ils ass\u00e8nent le trop fameux\u00a0\u00ab\u00a0ce n\u2019est pas le m\u00eame breton\u00a0?\u00a0\u00bb. Je ne crois pas. Ils ne font qu\u2019\u00e9noncer une v\u00e9rit\u00e9 constatative.<\/p>\n<p>Ce foss\u00e9 b\u00e9ant entre breton scolaire et breton authentique\u00a0a un effet d\u00e9vastateur sur les repr\u00e9sentations des uns et des autres quant \u00e0 la langue. Les locuteurs natifs, constatant que leurs propres pratiques langagi\u00e8res ne sont pas valoris\u00e9es ni m\u00eame reconnues, nourrissent un sentiment d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9 face \u00e0 ce breton litt\u00e9raire, consid\u00e9r\u00e9 comme le \u00ab\u00a0bon breton\u00a0\u00bb. Le sociolinguiste Philippe Blanchet dit \u00e0 ce sujet que \u00ab\u00a0le standard renforce la repr\u00e9sentation n\u00e9gative que les locuteurs spontan\u00e9s ont de leurs parlers familiers.\u00a0\u00bb (Philippe Blanchet,<em> Discriminations\u00a0: combattre la glottophobie<\/em>, 2016, p103). Les enfants, les jeunes (et certains enseignants\u00a0?) ont tendance \u00e0 consid\u00e9rer la langue de l\u2019\u00e9cole comme la seule correcte et ne peuvent fort logiquement que d\u00e9nigrer le \u00ab\u00a0breton d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9\u00a0\u00bb des anciens. Dans tous les cas, les uns et les autres ent\u00e9rinent l\u2019impossibilit\u00e9 de la communication et \u00e9changent en fran\u00e7ais, malgr\u00e9 les bonnes volont\u00e9s \u00e9ventuelles. L\u2019effort de red\u00e9marrage de la transmission est tu\u00e9 dans l\u2019\u0153uf.<\/p>\n<p>Au final, nos \u00e9coles sont de v\u00e9ritables \u00eelots linguistiques, ferm\u00e9es qu\u2019elles sont aux pratiques langagi\u00e8res de l\u2019ext\u00e9rieur. C\u2019est d\u2019autant plus regrettable qu\u2019une grande majorit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e8ves a au moins un bretonnant natif dans sa famille. Eric Fraj d\u00e9nonce avec justesse ce repli sur soi linguistique, strictement identique dans les cas breton et occitan\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Vouloir (re)socialiser l\u2019occitan en enseignant une langue \u00ab\u00a0hors sol\u00a0\u00bb, coup\u00e9e du vivier linguistique territorial (lequel n\u2019est pas encore ass\u00e9ch\u00e9, quoi qu\u2019on en dise), est aussi vain et contreproductif que de vouloir apprendre \u00e0 nager hors de l\u2019eau, sans compter que c\u2019est r\u00e9gresser en de\u00e7\u00e0 des acquis p\u00e9dagogiques d\u2019un Antonin Perbosc ou d\u2019un C\u00e9lestin Freinet, lesquels ont su montrer toute l\u2019importance et la pertinence de l\u2019ouverture de l\u2019\u00e9cole sur le milieu imm\u00e9diat de l\u2019\u00e9l\u00e8ve\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Sur ce plan, faire venir des intervenants bretonnants natifs dans la classe est \u00e9videmment une excellente chose. Elle le serait cependant davantage si l\u2019enseignant en profitait pour adapter ses propres pratiques langagi\u00e8res \u00e0 ce qui se dit aux portes de l\u2019\u00e9cole.<\/p>\n<p>A ce stade, on ne peut pas ne pas \u00e9voquer la question de la qualit\u00e9 de la langue enseign\u00e9e, sous-jacente jusqu\u2019ici. Le breton des \u00e9l\u00e8ves est aussi celui de leurs enseignants, et ce n\u2019est pas sans poser probl\u00e8me quand ces derniers n\u2019ont qu\u2019une connaissance approximative de la langue qu\u2019ils enseignent. La situation p\u00e9rilleuse de la langue bretonne peut-elle tout justifier\u00a0? Doit-on se contenter d\u2019un faible niveau d\u2019exigence quant \u00e0 la qualit\u00e9 et \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9 de la langue enseign\u00e9e\u00a0? C\u2019est ce que laisseraient penser certaines de nos pratiques. Il est vrai que l\u2019affirmation \u00ab\u00a0c\u2019est d\u00e9j\u00e0 mieux que rien\u00a0\u00bb est imparable. Pour autant, je ne crois pas qu\u2019elle doive justifier un quelconque laxisme linguistique (que l\u2019on retrouve d\u2019ailleurs \u00e0 l\u2019\u00e9crit o\u00f9 le breton a de plus en plus tendance \u00e0 s\u2019\u00e9crire n\u2019importe comment, et ce nonobstant la question des orthographes concurrentes).<\/p>\n<p>Nous sommes pour la plupart des professionnels de la langue bretonne. Nous sommes quasiment les seuls mod\u00e8les linguistiques de nos \u00e9l\u00e8ves. En tant que tels, nous devons avoir une double exigence de qualit\u00e9 et d\u2019authenticit\u00e9 de la langue que nous enseignons, chose qui implique une recherche de perfectionnement permanente. A titre d\u2019exemple, d\u00e8s que je suis face \u00e0 une incertitude en classe, je la note par \u00e9crit et je pose la question \u00e0 ma grand-m\u00e8re ou \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre d\u00e8s que possible. Je consulte dans un second temps dictionnaires et grammaires. Si nous ne faisons pas cet effort de recherche de correction de la langue que nous employons, nous aurons une part de responsabilit\u00e9 importante dans la perte de qualit\u00e9 qui se dessine d\u00e9j\u00e0 sous nos yeux.<\/p>\n<p>Car c\u2019est \u00e9galement dans cette direction-l\u00e0 que nous m\u00e8ne un breton standard coup\u00e9 de son substrat populaire. Il y manque soit la prosodie, soit la syntaxe, soit l\u2019esprit de la langue, voire les trois \u00e0 la fois. Face \u00e0 ce probl\u00e8me, il semble urgent de se (re)plonger dans la langue authentique. Internet offre sur ce plan des ressources cons\u00e9quentes qui n\u2019existaient pas il y a seulement dix ans et qui permettent de se familiariser aux pratiques langagi\u00e8res toujours vivantes en Basse-Bretagne. D\u00e8s lors, on ne peut plus gu\u00e8re se cacher derri\u00e8re la difficult\u00e9 suppos\u00e9e que repr\u00e9sente la confrontation avec les locuteurs naturels. Au passage, est-on v\u00e9ritablement bretonnant quand on ne peut tenir une conversation avec un locuteur natif\u00a0?<\/p>\n<p>Si le constat est alarmant, de mon point de vue en tout cas, il ne semble pas \u00e9mouvoir tant que \u00e7a de monde dans le mouvement linguistique breton (terme par lequel, vous l\u2019aurez compris, j\u2019englobe tous les acteurs de la sauvegarde de la langue bretonne). On ne peut que d\u00e9plorer un manque de r\u00e9flexion collective et de questionnement sur l\u2019efficacit\u00e9 de ce que nous faisons, un manque de direction commune aussi. Les orientations de la politique linguistique de la R\u00e9gion ne sont que peu\u00a0 discut\u00e9es. La disparition de l\u2019UGB laisse un vide en termes d\u2019organisation structur\u00e9e. On ne voit gu\u00e8re poindre de d\u00e9bats sur internet ou ailleurs. Au final, chacun est plus ou moins livr\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame et met en \u0153uvre ses propres pratiques p\u00e9dagogiques singuli\u00e8res sans certitude aucune sur leur efficacit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Nous devons pourtant nous poser s\u00e9rieusement la question de savoir dans quelle direction nous allons. Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que nous n\u2019avons pour l\u2019instant pas pris le chemin de la resocialisation de la langue, condition de sa vie effective dans la soci\u00e9t\u00e9. Il ne tient qu\u2019\u00e0 nous d\u2019inverser la tendance, sans quoi l\u2019avertissement qu\u2019adresse Fraj au milieu occitaniste s\u2019appliquera aussi \u00e0 nous\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce qui est finalement vis\u00e9\u00a0: l\u2019instauration d\u2019un idiome propre \u00e0 quelques <em>happy few<\/em> (fussent-ils quelques milliers), l\u2019\u00e9tablissement arbitraire d\u2019une <em>novlangue <\/em>de l\u2019entre-soi occitaniste,\u00a0ou la revivification d\u2019une langue historique et populaire, mal en point certes, mais encore r\u00e9ellement existante\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Le parall\u00e8le entre Occitanie et Bretagne est l\u00e0 aussi saisissant et doit inviter \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<h3 style=\"padding-left: 30px;\"><strong>\u00a02. Le purisme en question<\/strong><\/h3>\n<p>Les langues ont deux fonctions, l\u2019une communicative, \u00e9vidente, et l\u2019autre identitaire. Philippe Blanchet d\u00e9finit ainsi cette derni\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0elle caract\u00e9rise et symbolise l\u2019identification d\u2019un groupe humain et social par rapport \u00e0 d\u2019autres groupes, dans lesquels on parle \u00ab\u00a0autrement\u00a0\u00bb (<em>idem<\/em>, p57). Pr\u00e9cis\u00e9ment, dans le cadre breton, Steve Hewitt fait le constat que les \u00ab\u00a0militants bretonnants\u00a0[\u2026]\u00a0s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 refa\u00e7onner la langue \u00e0 leur guise afin qu\u2019elle remplisse plus spectaculairement la fonction identitaire\u00a0\u00bb (in <em>La cr\u00e9ation terminologique en breton<\/em>).<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019on prend un peu de recul, on ne peut \u00eatre que frapp\u00e9 par ce penchant du mouvement breton. La fonction communicative devait \u00eatre prioritaire afin de r\u00e9installer le breton comme langue d\u2019usage de la soci\u00e9t\u00e9. Or, elle a \u00e9t\u00e9 totalement abandonn\u00e9e. L\u2019objectif vis\u00e9 par le mouvement linguistique semble \u00eatre bien davantage la recherche du symbole et du d\u00e9corum. La question des emprunts au fran\u00e7ais est significative \u00e0 cet \u00e9gard. Alors que la langue populaire en fait un usage d\u00e9complex\u00e9, les tenants de la langue litt\u00e9raire en ont fait depuis longtemps une chasse impitoyable, quitte \u00e0 truffer le breton standard de n\u00e9ologismes incompr\u00e9hensibles pour les non-initi\u00e9s. Dans cette perspective, la qualit\u00e9 de la langue et son authenticit\u00e9 deviennent relativement secondaires du moment qu\u2019elle endosse son r\u00f4le d\u2019embl\u00e8me identitaire en s\u2019\u00e9loignant au maximum du fran\u00e7ais. On peut d\u00e8s lors utiliser un lexique hyper-breton, d\u00e9barrass\u00e9 de ses emprunts au fran\u00e7ais et piochant all\u00e8grement dans le vieux-breton et le gallois, tout en parlant avec la phonologie et la syntaxe fran\u00e7aises.<\/p>\n<p>Ce qui affleure derri\u00e8re cette question des n\u00e9ologismes, c\u2019est l\u2019id\u00e9ologie de la puret\u00e9. Il y a en effet un regard \u00e9litiste ind\u00e9niable sur la langue depuis les origines du mouvement breton. Christian J. Guyonvarc\u2019h va jusqu\u2019\u00e0 dire que \u00ab\u00a0le breton litt\u00e9raire contemporain est le r\u00e9sultat d\u2019une r\u00e9action \u00e9rudite et puriste\u00a0\u00bb (<em>Dictionnaire \u00e9tymologique du breton ancien, moyen et moderne<\/em>, p59). On m\u00e9prise la langue populaire, trop francis\u00e9e et trop rurale, on se d\u00e9tourne de l\u2019existant et du vivant pour recr\u00e9er une langue enti\u00e8rement nouvelle. Au fond, \u00ab\u00a0seule compte la langue <em>telle qu\u2019elle devrait \u00eatre\u00a0<\/em>[\u2026]\u00a0ce qui a pour cons\u00e9quence que l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re enseigner ce qui devrait se dire plut\u00f4t que ce qui se dit\u00a0\u00bb (Fraj). Et nous faisons comme si la langue populaire n\u2019existait pas, ou plus. En perp\u00e9tuant et en reproduisant sans s\u2019en apercevoir ces pratiques, nous nous montrons incapables de sortir du \u00ab\u00a0rapport aux langues [qui] a \u00e9t\u00e9 construit, en Occident et notamment en France aux XIXe et XXe si\u00e8cles, dans le cadre d\u2019une id\u00e9ologie de la puret\u00e9 et de l\u2019homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 appliqu\u00e9e \u00e0 l\u2019ensemble des pratiques sociales \u00bb (Blanchet, <em>idem, <\/em>p76).<\/p>\n<p>Le breton standard, non seulement impos\u00e9 comme norme d\u2019enseignement par la force des choses, se voit subrepticement \u00e9rig\u00e9 comme seul norme linguistique admise. Il m\u2019est ainsi arriv\u00e9 r\u00e9cemment de me faire reprendre par une personne, pleine de bonnes intentions, parce que j\u2019utilisais en public le terme populaire \u00ab \u2019non dastum\u00a0\u00bb au lieu du terme litt\u00e9raire, mais inconnu parmi les locuteurs h\u00e9ritiers, \u00ab\u00a0en em voda\u00f1\u00a0\u00bb. Sans penser \u00e0 mal, elle n\u2019en \u00e9tait pas moins convaincue que la forme litt\u00e9raire \u00e9tait sup\u00e9rieure \u00e0 la forme populaire. On se rend compte avec cet exemple de l\u2019effet pervers d\u2019une normalisation linguistique qui s\u2019inscrit de facto contre la seule norme \u00e0 mon avis valable, la norme d\u2019usage.<\/p>\n<p>En d\u00e9finitive, ce poids de la norme d\u00e9montre de fa\u00e7on assez consternante\u00a0que nous ne faisons que reproduire \u00e0 notre niveau le pouvoir franco-jacobin. Les bretonnants natifs, d\u00e9j\u00e0 victimes de la politique glottophobe de l\u2019Etat fran\u00e7ais, se retrouvent de surcroit exclus du mouvement de r\u00e9cup\u00e9ration de la langue bretonne. Philippe Blanchet souligne ce paradoxe\u00a0: \u00ab\u00a0m\u00eame la mise en place de politiques linguistiques cens\u00e9es b\u00e9n\u00e9ficier \u00e0 des vari\u00e9t\u00e9s domin\u00e9es passe souvent par la construction de normes standardis\u00e9es de cette ou de ces vari\u00e9t\u00e9(s) domin\u00e9e(s), et c\u2019est sur ces standards que portent ces politiques (et non pas sur les pratiques effectives des locuteurs, ainsi doublement rejet\u00e9es)\u00a0\u00bb (<em>idem<\/em>, p71). Nous luttons contre l\u2019uniformisation et, sans le voir, la mettons en \u0153uvre dans nos \u00e9coles.<\/p>\n<p>L\u2019imposition de cette norme standardis\u00e9e serait justifi\u00e9e par un imp\u00e9ratif communicationnel, celui d\u2019employer une langue \u00e0 peu pr\u00e8s identique aux quatre coins de la Bretagne pour faciliter la communication entre brittophones. L\u2019id\u00e9e sous-jacente est que la fragmentation dialectale est un obstacle \u00e0 l\u2019intercompr\u00e9hension. Eric Fraj tord le cou \u00e0 cette croyance issue du pass\u00e9.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Il nous est abondamment r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que pour la communication extra-locale, l\u2019enseignement et les m\u00e9dias, il est mieux d\u2019avoir un occitan \u00ab\u00a0standard\u00a0\u00bb ou une \u00ab\u00a0langue commune\u00a0\u00bb [\u2026] Pourquoi est-ce mieux\u00a0? On ne sait pas trop, l\u2019argument est rarement d\u00e9velopp\u00e9, l\u2019on a affaire \u00e0 une id\u00e9ologie de l\u2019\u00e9vidence, en laquelle les v\u00e9rit\u00e9s ne se questionnent ni ne se contestent\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>La fragmentation dialectale, aussi frappante soit-elle, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un obstacle r\u00e9dhibitoire \u00e0 la communication extra-locale. Plusieurs bretonnants de ma commune me l\u2019ont attest\u00e9. Ce que rappelle d\u2019ailleurs Blanchet\u00a0: \u00ab\u00a0On voit ainsi que la communication linguistique des humains ne fonctionne pas sur la base de la \u00ab\u00a0ma\u00eetrise d\u2019une langue commune\u00a0\u00bb homog\u00e9n\u00e9is\u00e9e et que, d\u00e8s lors, la diversit\u00e9 ou variabilit\u00e9 des pratiques linguistiques n\u2019est pas en soi un obstacle \u00e0 la communication, aux relations, au vivre ensemble.\u00a0\u00bb (<em>idem<\/em>, p62).<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Si l\u2019arr\u00eat presque total de la transmission familiale a ind\u00e9niablement mis en p\u00e9ril l\u2019avenir de la langue, je pense malheureusement que certaines orientations donn\u00e9es au mouvement de r\u00e9cup\u00e9ration de la langue ont un effet contreproductif. L\u2019accent a \u00e9t\u00e9 mis sur la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration de la langue et son accession au rang de langue moderne, au point de davantage en faire un embl\u00e8me identitaire qu\u2019un v\u00e9ritable outil de communication entre g\u00e9n\u00e9rations. Dans quelle mesure cela a-t-il contribu\u00e9 \u00e0 maintenir les masses populaires bretonnantes en dehors du mouvement de r\u00e9cup\u00e9ration de la langue\u00a0? La question doit \u00eatre pos\u00e9e. Dans tous les cas apparait en filigrane le d\u00e9voiement d\u2019un nationalisme qui s\u2019est d\u00e9tourn\u00e9 du peuple par \u00e9litisme et qui a toujours privil\u00e9gi\u00e9, sur le plan linguistique, un \u00ab\u00a0principe de plaisir\u00a0\u00bb au \u00ab\u00a0principe de r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb (Fraj). Je suis pourtant convaincu qu\u2019une autre direction peut \u00eatre prise.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<h2><strong>2. Une alternative est possible<\/strong><\/h2>\n<h3 style=\"padding-left: 30px;\"><strong>1. Exp\u00e9rience personnelle<\/strong><\/h3>\n<p>Mon apprentissage du breton a commenc\u00e9 apr\u00e8s le bac, \u00e0 18 ans. Si j\u2019avais le breton dans l\u2019oreille avec une enfance pass\u00e9e \u00e0 Bear, commune encore relativement bretonnante du Tr\u00e9gor rural, je ne connaissais alors pas plus d\u2019une trentaine de mots \u00e0 mon arriv\u00e9e en fac. Presque rien pour ainsi dire. J\u2019ai donc commenc\u00e9 un DEUG de breton \u00e0 Rennes o\u00f9 il m\u2019a fallu apprendre toutes les bases en une ann\u00e9e, \u00e0 raison d\u2019une quinzaine d\u2019heures par semaine. D\u00e8s les premiers cours, je me souviens particuli\u00e8rement de l\u2019\u00e9motion que me procurait d\u2019entendre et d\u2019apprendre des phrases ou des formules qui m\u2019\u00e9taient famili\u00e8res, parce qu\u2019entendues dans le cadre familial depuis l\u2019enfance.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 \u00e0 cette \u00e9poque, je savais quel breton je parlerai. C\u2019\u00e9tait cette langue qui m\u2019avait \u00e9t\u00e9 dissimul\u00e9e mais qui affleurait partout autour de moi. C\u2019\u00e9tait le breton de mes grands-parents, celui de ma commune. C\u2019est pour cette raison que je me suis tr\u00e8s rapidement mis \u00e0 interroger ma grand-m\u00e8re afin d\u2019adapter le breton que j\u2019apprenais \u00e0 celui auquel j\u2019\u00e9tais, sans v\u00e9ritablement le savoir, visc\u00e9ralement attach\u00e9. La pauvre, je lui demandais de me traduire des listes de phrases \u00e0 partir du fran\u00e7ais, t\u00e2che \u00e0 laquelle elle se pliait de bonne gr\u00e2ce mais tout en se demandant \u00e0 quoi cela pouvait bien rimer. Tr\u00e8s vite, cela me permit de mesurer l\u2019\u00e9cart s\u00e9parant les deux bretons auxquels j\u2019\u00e9tais confront\u00e9.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, j\u2019\u00e9tais lors de ces ann\u00e9es universitaires habit\u00e9 par une autre tentation, celle d\u2019apprendre un breton pur. La langue encore parl\u00e9e dans les campagnes de Basse-Bretagne \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e, \u00e0 raison, comme tr\u00e8s appauvrie sur le plan lexical. Je me plongeais alors corps et \u00e2me dans ce qui me parut \u00eatre le graal, le <em>Tr\u00e9sor du breton parl\u00e9<\/em> de Jules Gros. J\u2019y conciliais en quelque sorte ma qu\u00eate de la langue populaire et la recherche de puret\u00e9. Avec le recul, j\u2019estime avoir perdu du temps et m\u2019\u00eatre d\u00e9tourn\u00e9 de l\u2019essentiel, la communication orale avec les bretonnants natifs. Les livres seront encore l\u00e0 dans 20 ou 30 ans, quantit\u00e9 d\u2019excellents bretonnants ne le seront plus.<\/p>\n<p>Je dois reconnaitre avoir \u00e9t\u00e9 un temps \u00e9blouis par cette langue standard au vocabulaire radicalement celtique que j\u2019apprenais \u00e0 la fac, totalement diff\u00e9rente du fran\u00e7ais et rivalisant avec lui dans nombre de domaines gr\u00e2ce \u00e0 une pl\u00e9thore de n\u00e9ologismes. Je ne le suis plus. Petit-\u00e0-petit s\u2019est enracin\u00e9e en moi l\u2019id\u00e9e que le breton populaire, malgr\u00e9 son d\u00e9ficit lexical, \u00e9tait sup\u00e9rieur sur tous les plans \u00e0 la langue standard qu\u2019il m\u2019\u00e9tait donn\u00e9e d\u2019entendre dans les couloirs de la fac, dans les m\u00e9dias ou encore dans les \u00e9coles dans lesquelles je faisais mes stages.<\/p>\n<p>Au d\u00e9part, mon breton encore trop standard ne me permettait pas de r\u00e9ellement communiquer en breton avec les locuteurs natifs. Au bout de quelques ann\u00e9es, j\u2019arrivais cependant \u00e0 avoir de petites conversations avec toutes sortes de bretonnants natifs du Tr\u00e9gor. J\u2019osais me lancer de plus en plus en breton avec grand-m\u00e8re. Jusqu\u2019au jour o\u00f9 nous n\u2019avons plus fait que parler breton. C\u2019\u00e9tait l\u2019ann\u00e9e de mon retour \u00e0 Bear, l\u2019ann\u00e9e aussi du d\u00e9c\u00e8s de mon grand-p\u00e8re et de la naissance de mon premier fils, en 2010. Depuis lors, nous parlons breton tout le temps, dans toutes les circonstances, quel que soit l\u2019endroit ou les gens avec qui nous nous trouvons (m\u00eame les urgences de l\u2019h\u00f4pital de Pabu nous ont entendus discuter en breton\u00a0!). Et elle parle uniquement en breton \u00e0 mes fils. Indescriptible bonheur pour moi.<\/p>\n<p>Il m\u2019a fallu beaucoup d\u2019obstination pour vaincre ses r\u00e9ticences, tr\u00e8s fortes comme pour beaucoup de gens de cette g\u00e9n\u00e9ration qui ne comprennent pas bien pourquoi on s\u2019int\u00e9resse et on cherche \u00e0 parler une langue que la soci\u00e9t\u00e9 a massivement abandonn\u00e9e. Je me souviens encore de cette r\u00e9flexion\u00a0: \u00ab\u00a0Les Bretons sont des cons et le breton c\u2019est nul\u00a0!\u00a0\u00bb. Il m\u2019a aussi fallu travailler d\u2018arrache-pied \u00a0pour m\u2019approprier ce breton. Plut\u00f4t que de travail, je pr\u00e9f\u00e8re en r\u00e9alit\u00e9 parler de passion d\u00e9vorante. En effet, le lien que j\u2019ai avec ce breton, celui de mes origines, rel\u00e8ve dans mon cas du passionnel. Je ne pense pas \u00eatre un jour rassasi\u00e9 de cette langue dont j\u2019estime avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 mes 18 ans.<\/p>\n<p>C\u2019est donc de bonne heure que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 collecter aupr\u00e8s des miens tout ce qui me paraissait int\u00e9ressant. Presque tout en fait. Modestement d\u2019abord, je ne faisais que glaner des mots et des bribes de phrases dans des discussions dont j\u2019\u00e9tais loin de tout comprendre. Puis, peu-\u00e0-peu, le rythme s\u2019est acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 en m\u00eame temps que mes progr\u00e8s en pratique orale. D\u00e8s lors o\u00f9 je suis revenu m\u2019installer \u00e0 Bear, je me suis mis \u00e0 collecter massivement en rendant visite \u00e0 de nombreux anciens (mais pas que\u00a0!) de ma commune.<\/p>\n<p>Avec des amis partageant la m\u00eame passion que la mienne, nous avons alors cr\u00e9\u00e9 l\u2019association Hent Don en 2012, afin de valoriser la langue bretonne sur la commune. En quatre ann\u00e9es, nous avons propos\u00e9 une quinzaine d\u2019animations au foyer-logement, une douzaine de causeries ayant pour invit\u00e9 une personnalit\u00e9 de la commune et trois promenades botaniques. Ce que nous voulions, c\u2019\u00e9tait mettre en valeur la langue locale et recr\u00e9er du lien. Je pense que nous y sommes en partie parvenus et que nous avons fortement contribu\u00e9 \u00e0 ce que le regard des bretonnants natifs sur leur langue change.<\/p>\n<p>Ma grand-m\u00e8re m\u2019avait racont\u00e9 il y a peu qu\u2019au retour d\u2019un rendez-vous m\u00e9dical \u00e0 Lannuon, elle avait \u00e9t\u00e9 raccompagn\u00e9e chez elle par une connaissance de Bear qu\u2019elle avait rencontr\u00e9e l\u00e0-bas par hasard. Elle m\u2019avait racont\u00e9 sa surprise de voir la connaissance en question lui parler en breton toute la dur\u00e9e du trajet, chose impensable quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. A n\u2019en pas douter, c\u2019\u00e9tait notre action sur la commune qui avait permis cela. Cette anecdote, parmi d\u2019autres, d\u00e9montre qu\u2019il est possible de recr\u00e9er des usages sociaux de la langue gr\u00e2ce \u00e0 une action de valorisation. Le regard sur leur langue des bretonnants natifs peut \u00e9voluer tr\u00e8s positivement, si tant est qu\u2019on s\u2019int\u00e9resse \u00e0 ce qu\u2019ils parlent et qu\u2019on le valorise.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, qu\u2019il m\u2019arrive d\u2019aller au march\u00e9, au bistrot, au supermarch\u00e9 ou \u00e0 la piscine, j\u2019ai pratiquement toujours l\u2019occasion de discuter en breton. Avec le terrassier qui est venu travailler chez moi, je n\u2019ai parl\u00e9 qu\u2019en breton. De m\u00eame avec l\u2019agriculteur qui est venu faire la pelouse. Avec la femme de m\u00e9nage qui vient faire des heures de repassage, je ne parle qu\u2019en breton. J\u2019ai nou\u00e9 une relation d\u2019amiti\u00e9 avec le mari de la nourrice de mes fils au travers du breton. Et je ne parle m\u00eame pas des voisins\u2026<\/p>\n<p>Cette vie sociale que je me suis cr\u00e9\u00e9e en breton autour de moi, je n\u2019ai pu le faire qu\u2019en adoptant les pratiques langagi\u00e8res effectives de la commune o\u00f9 je vis. De cette fa\u00e7on, j\u2019ai pu installer une connivence avec des locuteurs remplis d\u2019\u00e0 priori sur le breton des n\u00e9o-locuteurs. Me contenter d\u2019un breton standard m\u2019aurait coup\u00e9 \u00e0 peu pr\u00e8s compl\u00e8tement de cette communaut\u00e9 linguistique. Alors certes, cette communaut\u00e9 est sur le d\u00e9clin, mais on peut encore y faire vivre la langue pour peu qu\u2019on s\u2019en donne la peine. Voir mon a\u00een\u00e9 de six ans dialoguer en breton avec tous ces bretonnants natifs me confirme pleinement dans cette id\u00e9e.<\/p>\n<p>De la m\u00eame fa\u00e7on, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 quelques convictions quant \u00e0 la langue que j\u2019allais enseigner lorsque je m\u2019\u00e9tais retrouv\u00e9 devant mes premiers \u00e9l\u00e8ves, ceux de la maternelle publique bilingue de Plistin. Si le breton approximatif de mes toutes premi\u00e8res ann\u00e9es d\u2019enseignement restait influenc\u00e9 par la langue standard, il avait rapidement laiss\u00e9 la place \u00e0 un tr\u00e9gorrois bien marqu\u00e9.<\/p>\n<p>Plusieurs anecdotes que l\u2019on m\u2019a racont\u00e9es ont valid\u00e9 la pertinence de ce choix. Une aide maternelle de l\u2019\u00e9cole me raconta un jour qu\u2019elle avait assist\u00e9 \u00e9bahie \u00e0 une conversation en breton, entre un agent des services techniques travaillant dans la cour et un de mes \u00e9l\u00e8ves, ce dernier ayant interpell\u00e9 l\u2019agent en breton. Une autre fois,\u00a0une m\u00e8re m\u2019expliqua que son fils de six ans dialoguait r\u00e9guli\u00e8rement en breton avec un des artisans pr\u00e9sent sur le chantier de la maison familiale. Au passage, quand je parle de discussion ou de conversation en breton, je fais r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un \u00e9change soutenu et non pas \u00e0 une conversation rudimentaire du type\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Mat ar jeu\u00a0? \u2013 Ya\u00a0! \u2013 Kenavo\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Il faut dire que mes \u00e9l\u00e8ves de grande section s\u2019exprimaient en breton avec une aisance et une spontan\u00e9it\u00e9 qui surprenaient les observateurs. Les \u00e9changes en breton entre \u00e9l\u00e8ves \u00e9taient habituels. Pourtant, aucun d\u2019entre eux, ou presque, n\u2019\u00e9tait \u00e9lev\u00e9 dans cette langue. Leurs (tr\u00e8s bonnes) comp\u00e9tences langagi\u00e8res en breton, ils les avaient toutes d\u00e9velopp\u00e9es en classe (dont l\u2019aide maternelle n\u2019\u00e9tait pas bretonnante). De cette exp\u00e9rience, J\u2019ai acquis la conviction que, selon les pratiques p\u00e9dagogiques mises en \u0153uvre, on peut obtenir un haut niveau de comp\u00e9tence linguistique chez des \u00e9l\u00e8ves de 5-6 ans. Un bilinguisme effectif en somme, et non pas un bilinguisme de fa\u00e7ade.<\/p>\n<p>Je reviens toujours au m\u00eame constat. La langue qu\u2019ils apprenaient en classe \u00e9tait tr\u00e8s proche de celle de leur environnement local. De ce fait, l\u2019\u00e9change r\u00e9gulier que j\u2019avais men\u00e9 avec ma classe et le foyer-logement de Plistin s\u2019\u00e9tait r\u00e9v\u00e9l\u00e9 tr\u00e8s riche. Dix ans durant, nous avions fr\u00e9quent\u00e9 les anciens \u00e0 raison de trois rencontres en moyenne par an. Le r\u00e9sultat fut extr\u00eamement positif, voire exceptionnel par moment.<\/p>\n<p>L\u2019objectif de cr\u00e9er des \u00e9changes en breton ne fut pas atteint imm\u00e9diatement. Il fallait pour cela que les \u00e9l\u00e8ves aient un bon niveau d\u2019expression (c\u2019\u00e9tait encore un peu trop t\u00f4t au d\u00e9part), que les anciens mettent de c\u00f4t\u00e9 leurs r\u00e9ticences coutumi\u00e8res \u00e0 parler breton \u00e0 des enfants et que moi-m\u00eame je progresse suffisamment pour comprendre et me faire comprendre des personnes \u00e2g\u00e9es. Ces trois conditions furent assez vite r\u00e9unies malgr\u00e9 tout. Les anciens prirent peu-\u00e0-peu confiance (et plaisir\u00a0!). Ils comprirent ce que nous attendions d\u2019eux. Les \u00e9l\u00e8ves, de leur c\u00f4t\u00e9, ne cessaient de gagner en spontan\u00e9it\u00e9 ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. La qualit\u00e9 de leur pratique orale augmentait corr\u00e9lativement. D\u00e8s lors, ce fut un vrai r\u00e9gal de voir des \u00e9changes en breton s\u2019installer de plus en plus fr\u00e9quemment et naturellement lors de nos rencontres.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>De mon itin\u00e9raire personnel et de mon exp\u00e9rience professionnelle, je retiens principalement un enseignement\u00a0: il n\u2019existe aucune fatalit\u00e9. Il n\u2019y a aucune fatalit\u00e9 \u00e0 ce que les anciennes et nouvelles g\u00e9n\u00e9rations de bretonnants cohabitent dans les m\u00eames communes sans pouvoir \u00e9changer en breton. Il n\u2019y a aucune fatalit\u00e9 \u00e0 ce que les \u00e9l\u00e8ves ne s\u2019expriment pas en breton. Et, quand ils le font, il n\u2019y a aucune fatalit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019ils s\u2019expriment dans une langue incompr\u00e9hensible de leur environnement. Tout cela rel\u00e8ve <em>in fine <\/em>de choix de vie et de choix p\u00e9dagogiques.<\/p>\n<h3 style=\"padding-left: 30px;\"><strong>2. Un d\u00e9tour par l\u2019\u00e9tranger<\/strong><\/h3>\n<p>Confront\u00e9es \u00e0 la m\u00eame condition diglossique, il est frappant de constater \u00e0 quel point les situations des langues bretonne et occitane sont similaires. Dans les deux cas, les d\u00e9fenseurs de ces langues peinent \u00e0 mobiliser largement. La transmission familiale ayant \u00e9t\u00e9 stopp\u00e9e net, tout l\u2019effort de sauvegarde repose sur l\u2019enseignement. Que ce soit en Occitanie ou en Bretagne, le pourcentage d\u2019enfants apprenant la langue reste tr\u00e8s faible. Enfin, le hiatus entre langue standard et langue populaire est tout aussi pr\u00e9gnant dans l\u2019une et l\u2019autre situation.<\/p>\n<p>C\u2019est cette derni\u00e8re probl\u00e9matique qu\u2019Eric Fraj, enseignant de philosophie et chanteur occitan d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9 plusieurs fois, questionne dans <a href=\"https:\/\/www.brezhonegbrovear.bzh\/blog\/2016\/12\/19\/quel-occitan-pour-demain\/\">une d\u00e9monstration magistrale<\/a>, publi\u00e9e dans un premier temps en novembre 2012 sur internet puis sous forme d\u2019un livre bilingue fran\u00e7ais-occitan en 2013 (<em>Quel occitan pour demain\u00a0?<\/em> r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en 2014). Il y fait le constat alarmant d\u2019un processus en cours de d\u00e9connection \u00e0 peu pr\u00e8s compl\u00e8te de la langue standard vis-\u00e0-vis de la langue populaire, et il appelle \u00e0 un changement urgent de paradigme. Je ne m\u2019attarderai pas davantage sur ce texte capital. Il faut simplement le lire et le relire, sa d\u00e9monstration pouvant s\u2019appliquer au mot pr\u00e8s au contexte breton. Signalons au passage que ce texte a suscit\u00e9 de nombreux d\u00e9bats et a re\u00e7u un accueil globalement positif dans les milieux occitanistes.<\/p>\n<p>Un peu plus au sud, les Corses ont eux fait le choix de la polynomie. Sous l\u2019impulsion notamment du sociolinguiste Marcellesi dans les ann\u00e9es 1980, ils ont d\u00e9fini le corse comme \u00e9tant une langue polynomique, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9signant \u00ab\u00a0un ensemble de vari\u00e9t\u00e9s linguistiques pr\u00e9sentant certaines diff\u00e9rences typologiques (sur le plan de la phon\u00e9tique, de la morphologie ou de la syntaxe), mais consid\u00e9r\u00e9 par ses locuteurs comme dot\u00e9es d&rsquo;une forte unit\u00e9\u00a0\u00bb (<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Langue_polynomique\">Langue polynomique<\/a>, Wikipedia). En pratique, la diversit\u00e9 dialectale corse est v\u00e9ritablement assum\u00e9e et soutenue. A contrario, toute id\u00e9e de langue standardis\u00e9e et normalis\u00e9e est repouss\u00e9e.<\/p>\n<p>Dans le domaine scolaire, cette notion de polynomie est int\u00e9gr\u00e9e depuis trois d\u00e9cennies \u00e0 la formation des ma\u00eetres. En cons\u00e9quence, les enseignants de corse n\u2019enseignent pas de standard, puisqu\u2019il n\u2019y en a pas, mais leur propre dialecte. La diversit\u00e9 dialectale chez les diff\u00e9rents acteurs de l\u2019\u00e9cole est positivement reconnue de m\u00eame qu\u2019un usage souple des principes orthographiques est l\u00e9gitim\u00e9. Les variations de vocabulaire, de grammaire, d&rsquo;orthographe ou de prononciation sont syst\u00e9matiquement explicit\u00e9es et valoris\u00e9es (<a href=\"https:\/\/www.academia.edu\/9226959\/La_polynomie_dans_une_%C3%A9cole_bilingue_corse_bilan_et_d%C3%A9fis\">La polynomie dans une \u00e9cole bilingue corse<\/a>).<\/p>\n<p>Au Pays Basque enfin a \u00e9merg\u00e9 ces quinze derni\u00e8res ann\u00e9es un projet de sauvegarde et de valorisation des variantes locales du basque qui a connu un d\u00e9veloppement consid\u00e9rable\u00a0: <a href=\"https:\/\/www.brezhonegbrovear.bzh\/blog\/2016\/12\/04\/ar-raktres-ahotsak-en-euskadi\/\">Ahotsak (\u00ab\u00a0les voix\u00a0\u00bb)<\/a>. A l\u2019origine, quelques chercheurs passionn\u00e9s de la vall\u00e9e de la Deba (province de Gipuzkoa) menaient sur le terrain un travail de collectage et d\u2019\u00e9tude des diff\u00e9rents basques qui y sont parl\u00e9s, et ce, commune par commune. Avec le soutien de plusieurs municipalit\u00e9s, diff\u00e9rentes brochures furent publi\u00e9es afin de rendre accessibles au public ces \u00e9tudes.<\/p>\n<p>Rapidement, l\u2019association qui portait ce travail (Badihardugu), se mit \u00e0 filmer massivement ses informateurs lors des collectages. Le but \u00e9tait d\u2019utiliser les nouvelles technologies afin de diffuser et de mettre en valeur les parlers locaux ainsi que le patrimoine oral qu\u2019ils v\u00e9hiculent. Le site ahotsak.com (<a href=\"http:\/\/www.ahotsak.eus\/\">d\u00e9sormais ahotsak.eus<\/a>) commen\u00e7a \u00e0 prendre forme en 2003 et fut officiellement ouvert en 2008. Pendant ce laps de temps, Badihardugu \u00e9tendit progressivement son action au-del\u00e0 de la vall\u00e9e de la Deba en r\u00e9pondant \u00e0 des appels d\u2019offre de municipalit\u00e9s d\u00e9sireuses de sauvegarder et de valoriser leur patrimoine oral (oui, vous avez bien lu). Le travail de collectage fut alors d\u00e9multipli\u00e9 et l\u2019ensemble du Pays Basque fut peu-\u00e0-peu concern\u00e9, notamment gr\u00e2ce au soutien financier de nombreuses municipalit\u00e9s, ainsi que de la province de Gipuzkoa et de la banque basque Kutxa (250\u00a0000\u20ac de subvention chacune\u00a0!). Au plus fort de son action, dans les ann\u00e9es 2010-1012, Badihardugu comptait ainsi une dizaine de salari\u00e9s. Aujourd\u2019hui, le site donne \u00e0 voir et \u00e0 entendre 5 479 locuteurs de 326 communes diff\u00e9rentes, soit 41\u00a0245 films (statistiques au 27 d\u00e9cembre 2016).<\/p>\n<p>Le r\u00e9sultat est r\u00e9ellement impressionnant et la r\u00e9flexion qui sous-tend le projet m\u00e9rite d\u2019\u00eatre d\u00e9taill\u00e9e. C\u2019est principalement l\u2019universitaire Koldo Zuazo qui a th\u00e9oris\u00e9 l\u2019action de Badihardugu dans l\u2019ouvrage <em>Deba ibarretik euskararen herrira <\/em>(Zuazo Koldo et Badihardugu, 2002). Il s\u2019est particuli\u00e8rement interrog\u00e9 sur les b\u00e9n\u00e9fices que pouvaient apporter les vari\u00e9t\u00e9s locales du basque. Pour lui, il est vain de vouloir opposer basque standard (appel\u00e9 <em>batua<\/em>) et basque dialectal. Il les per\u00e7oit bien plut\u00f4t comme \u00e9tant compl\u00e9mentaires, avec des r\u00f4les diff\u00e9rents \u00e0 jouer selon la situation de communication. Le registre de pr\u00e9dilection du dialecte \u00e9tant l\u2019oral et l\u2019informel, et celui du standard \u00e9tant davantage l\u2019\u00e9crit et le formel.<\/p>\n<p>Le basque local a pour lui un r\u00f4le d\u00e9cisif sur quatre plans. Il renforce la transmission familiale en confortant la langue de la famille. Il permet de s\u2019approprier l\u2019esprit de la langue. Il g\u00e9n\u00e8re un basque plus correct et plus riche. Enfin, il facilite l\u2019apprentissage par les adultes en leur fournissant des comp\u00e9tences linguistiques directement mobilisables en dehors des cours. Plus g\u00e9n\u00e9ralement, il \u00e9tablit que la langue la plus efficace est la langue la plus proche, spatialement mais aussi affectivement parlant.<\/p>\n<p>La transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle est donc pour lui essentielle. Le premier lieu o\u00f9 s\u2019apprend la langue reste la famille. L\u2019\u00e9cole et la t\u00e9l\u00e9 ne vienne qu\u2019en second. De l\u00e0 vient l\u2019importance donn\u00e9e aux anciens\u00a0: ce sont eux les d\u00e9positaires de la langue, ce sont eux les mod\u00e8les linguistiques. Zuazo \u00e9largit le constat en \u00e9non\u00e7ant que le basque de qualit\u00e9 se trouve aujourd\u2019hui dans les pratiques langagi\u00e8res des communes bascophones. C\u2019est lui qui donne sa force et sa richesse actuelle au basque dans son ensemble.<\/p>\n<p>Il faut dire que les militants de l\u2019euskara sont confront\u00e9s \u00e0 une perte de qualit\u00e9 du basque parl\u00e9 par les jeunes g\u00e9n\u00e9rations. Zuazo attribue cette \u00e9volution \u00e0 un d\u00e9ficit dans la transmission familiale de la langue. Il l\u2019explique par le complexe d\u2019inf\u00e9riorit\u00e9, le regard n\u00e9gatif qu\u2019ont port\u00e9 \u00e0 une \u00e9poque nombre de parents sur leur fa\u00e7on de parler basque, trop \u00e9loign\u00e9e selon eux de la langue standard. L\u00e0 se trouve l\u2019enjeu principal du projet <em>ahotsak<\/em>, changer les repr\u00e9sentations des gens sur la langue populaire afin de leur donner confiance et de faciliter sa transmission. Au regard de l\u2019ampleur de l\u2019action de Badihardugu et de son soutien par un nombre remarquable de collectivit\u00e9s locales, on peut estimer que le projet a eu un impact certain.<\/p>\n<p>Toujours dans cette id\u00e9e de valoriser les parlers locaux, Zuazo propose plusieurs pr\u00e9conisations. Il souhaite que les formes populaires du basque aient une existence \u00e0 l\u2019\u00e9crit afin de leur conf\u00e9rer une certaine dignit\u00e9. D\u2019une part, il estime indispensable d\u2019adapter certaines r\u00e8gles orthographiques du <em>batua<\/em> \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 phonologique locale. D\u2019autre part, il pense que les dialectes ont tout \u00e0 fait leur place dans certains types d\u2019\u00e9crit (bulletins municipaux, retranscription de communications orales, histoires \u00e0 destinations des enfants). Concernant les \u00e9coles enfin, il estime que les premi\u00e8res ann\u00e9es de scolarisation, en maternelle, doivent se faire dans le dialecte, le <em>batua<\/em> n\u2019\u00e9tant introduit que dans un second temps dans la scolarit\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le point commun de ces situations occitane, corse et basque, est la r\u00e9flexion pouss\u00e9e sur la langue \u00e0 sauver. Soit, comme dans le cas occitan, un riche d\u00e9bat est suscit\u00e9 afin de remettre la langue populaire au centre du mouvement de revitalisation de la langue. Soit, comme dans le cas corse, la norme n\u2019existe pas et seule la langue populaire dans sa diversit\u00e9 dialectale fait l\u2019objet d\u2019un apprentissage. Soit, comme dans le cas basque, une compl\u00e9mentarit\u00e9 maximale est recherch\u00e9e entre langue standard et langue populaire. Dans tous les cas, l\u2019avenir de ces langues ne se con\u00e7oit pas coup\u00e9 de la langue authentique. On ne voit pas pour quelle raison il devrait l\u2019\u00eatre davantage en Bretagne.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2><strong>3. Resocialiser la langue <\/strong><\/h2>\n<p>Plus le temps passe, plus il apparait prioritaire, \u00e0 moi et \u00e0 d\u2019autres, de faire porter notre effort sur la remise en circulation sociale de la langue. Cette resocialisation ne peut passer que par un breton en prise avec les pratiques langagi\u00e8res r\u00e9elles encore en usage aujourd\u2019hui. Eric Fraj est habit\u00e9 par la m\u00eame conviction dans le cas de la langue occitane\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0Mais comment ne pas voir que la resocialisation de l\u2019occitan ne peut passer, pour \u00eatre effective, que par un apprentissage d\u2019une langue-culture qui ne soit pas \u00ab\u00a0hors-sol\u00a0\u00bb\u00a0mais, bien au contraire, tienne compte au maximum de l\u2019ancrage de l\u2019apprenant dans un contexte toujours sp\u00e9cifique? L\u2019on ne sauvera la langue d\u2019Oc que si l\u2019on sait (re)tisser ce lien de compr\u00e9hension linguistique et de reconnaissance mutuelle entre locuteurs \u00ab\u00a0anciens\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0nouveaux\u00a0\u00bb, qui est aussi un lien entre g\u00e9n\u00e9rations.\u00a0\u00bb \u00a0(Fraj)<\/p><\/blockquote>\n<p>D\u00e8s lors, un certain nombre d\u2019initiatives pour le breton me paraissent bien secondaires. Que ce soit les efforts faits pour investir le num\u00e9rique, pour lui forger de toute pi\u00e8ce un vocabulaire technique ou scientifique, et plus g\u00e9n\u00e9ralement pour l\u2019adapter au monde moderne, j\u2019ai comme l\u2019impression d\u2019une dispersion des efforts et d\u2019une focalisation sur des usages au final anecdotiques. Or, toute cette \u00e9nergie d\u00e9ploy\u00e9e pour permettre \u00e0 la langue d\u2019investir de nouveaux domaines et, <em>in fine<\/em>, rendre la langue \u00ab\u00a0moderne\u00a0\u00bb, ne me semblent pas s\u2019accompagner d\u2019efforts \u00e9quivalents pour faire vivre ses usages sociaux les plus \u00e9l\u00e9mentaires. Qu\u2019on ne se m\u00e9prenne pas, ces initiatives sont \u00e9videmment louables et n\u00e9cessaires. J\u2019ai cependant tendance \u00e0 penser que l\u2019essentiel n\u2019est pas\u00a0l\u00e0 et que l\u2019urgence absolue est de r\u00e9installer le breton dans les usages sociaux quotidiens plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 broder un environnement num\u00e9rique et intellectuel aux quelques milliers de bretonnants lettr\u00e9s que nous sommes.<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs, on note une tendance chez certains \u00e0 vouloir opposer langue populaire et langue moderne. La premi\u00e8re serait <em>de facto<\/em> inadapt\u00e9e aux usages contemporains, quand la deuxi\u00e8me serait un imp\u00e9ratif de survie de la langue.\u00a0Mais en quoi faire acc\u00e9der le breton au rang de langue moderne, ce qui sous-entend chez eux une cr\u00e9ation forcen\u00e9e de n\u00e9ologismes, permettrait-elle de revitaliser soudainement la langue\u00a0? Nous sommes l\u00e0 encore dans une id\u00e9ologie de l\u2019\u00e9vidence. Mon exp\u00e9rience personnelle montre pourtant que l\u2019utilisation d\u2019une langue non modernis\u00e9e suffit aujourd\u2019hui dans tous les \u00e9changes quotidiens essentiels. Je suis \u00e9videmment favorable \u00e0 une modernisation, du moment qu\u2019elle soit raisonn\u00e9e, mais je m\u2019inscris en faux contre cette volont\u00e9 d\u2019opposer langue moderne et langue populaire et de vouloir enterrer cette derni\u00e8re.<\/p>\n<p>Car nous aussi, il nous faut imp\u00e9rativement restaurer l\u2019intercompr\u00e9hension entre jeunes et anciens, et de cette fa\u00e7on r\u00e9amorcer la transmission linguistique. C\u2019est la condition d\u2019une vie effective de la langue. C\u2019est \u00e9galement la condition d\u2019une langue de qualit\u00e9. Les cours ne peuvent pallier \u00e0 l\u2019absence de transmission familiale, seul le contact avec les bretonnants authentiques est gage de progr\u00e8s. Dans cette optique, les pratiques langagi\u00e8res des bretonnants natifs doivent \u00eatre hyper-valoris\u00e9es. Ce sont eux les v\u00e9ritables mod\u00e8les linguistiques, et il faut le leur faire savoir. Les repr\u00e9sentations n\u00e9gatives \u00e0 propos des parlers locaux doivent s\u2019inverser, dans toutes les t\u00eates. A l\u2019inverse d\u2019une normalisation strictement identique d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre de la Bretagne, il faut afficher la diversit\u00e9 dialectale. Les bretonnants naturels doivent voir leur langue \u00e9crite, ils doivent la reconna\u00eetre et pouvoir la lire, dans les journaux comme sur les panneaux. L\u2019orthographe peurunvan doit en cons\u00e9quence \u00eatre fortement adapt\u00e9e au contexte local. On pourrait imaginer \u00e0 ce sujet une r\u00e9flexion \u00e0 l\u2019\u00e9chelle des pays afin de convenir d\u2019adaptations orthographiques communes sur un territoire donn\u00e9.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole de son c\u00f4t\u00e9 doit sortir de son isolement linguistique et s\u2019ouvrir \u00e0 son environnement. Elle doit jeter des passerelles vers l\u2019ext\u00e9rieur gr\u00e2ce \u00e0 la langue locale, valorisant ainsi la communaut\u00e9 bretonnante qui l\u2019entoure. Elle doit faire entendre au maximum cette langue aux \u00e9l\u00e8ves. L\u2019id\u00e9al, le but \u00e0 atteindre en somme, serait d\u2019enseigner le dialecte \u00e0 l\u2019oral dans les premi\u00e8res ann\u00e9es de scolarisation et d\u2019adapter syst\u00e9matiquement le mat\u00e9riel p\u00e9dagogique en cons\u00e9quence pour que la langue rencontr\u00e9e dans les supports p\u00e9dagogiques soit la plus proche possible de celle employ\u00e9e en dehors de l\u2019\u00e9cole. Des p\u00e9dagogues comme Philippe Boisseau ont par exemple montr\u00e9 tout l\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019apprentissage du fran\u00e7ais de la d\u00e9marche d\u2019 \u00ab\u00a0oralisation\u00a0\u00bb d\u2019albums. Je suis convaincu que cette m\u00e9thode peut grandement b\u00e9n\u00e9ficier au breton et r\u00e9pondre \u00e0 la \u00ab\u00a0probl\u00e9matique\u00a0\u00bb de sa diversit\u00e9. Quant \u00e0 la langue standard, elle serait introduite progressivement \u00e0 partir de l\u2019apprentissage de la lecture avec explicitation syst\u00e9matique aux \u00e9l\u00e8ves des \u00e9carts entre standard et parlers locaux. Jamais elle ne deviendrait cependant un but en soi de l\u2019apprentissage du breton.<\/p>\n<p>Plus g\u00e9n\u00e9ralement, il faut cesser de faire de l\u2019apprentissage du breton standard une finalit\u00e9. Les discours doivent changer \u00e0 ce niveau-l\u00e0, que ce soit dans les \u00e9coles, les cours du soir ou les centres de formation intensive. Dans le cadre de l\u2019enseignement aux adultes, le standard peut avoir une certaine utilit\u00e9 en ce qu\u2019il permet l\u2019apprentissage d\u2019un breton \u00ab\u00a0moyen\u00a0\u00bb, mais cette utilit\u00e9 ne peut \u00eatre que provisoire. Il doit \u00eatre per\u00e7u par tous comme un simple tremplin vers l\u2019apprentissage d\u2019un breton enracin\u00e9 qui doit \u00eatre l\u2019objectif principal et explicitement vis\u00e9. M\u00eame dans un tel cadre, le breton standard enseign\u00e9 ne peut se permettre d\u2019ignorer ce qui se parle \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Il doit absolument rester en phase avec la r\u00e9alit\u00e9 linguistique locale afin de faciliter l\u2019insertion des futurs bretonnants dans la communaut\u00e9 linguistique environnante.<\/p>\n<p>Quel rapport instaurer alors entre langue standard et vari\u00e9t\u00e9 locale\u00a0? A la suite de koldo Zuazo, j\u2019aurais tendance \u00e0 penser qu\u2019il faut rechercher la compl\u00e9mentarit\u00e9, les registres de l\u2019une et l\u2019autre n\u2019\u00e9tant pas les m\u00eames. Seraient r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 la premi\u00e8re le formel et l\u2019\u00e9crit, \u00e0 la deuxi\u00e8me l\u2019informel et l\u2019oral. En somme, nous aurions le standard pour les usages litt\u00e9raires, et le parler local pour les usages sociaux quotidiens. De cette fa\u00e7on, les deux auraient une influence positive l\u2019un sur l\u2019autre, le standard pouvant pallier \u00e0 certains manques lexicaux du parler local, ce dernier g\u00e9n\u00e9rant en retour un accroissement de l\u2019utilisation sociale de la langue et une am\u00e9lioration notable de la qualit\u00e9 de langue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A l\u2019heure o\u00f9 la communaut\u00e9 bretonnante est sur le point de s\u2019\u00e9teindre (nous avons une vingtaine d\u2019ann\u00e9es devant nous), l\u2019alternative est donc la suivante\u00a0: continuer de faire comme si cette communaut\u00e9 n\u2019existait plus ou tout tenter pour l\u2019associer \u00e0 la revitalisation de la langue. Autrement dit, pers\u00e9v\u00e9rer dans la voie actuelle et faire semblant de croire au redressement de \u00ab\u00a0la langue\u00a0\u00bb (en fait de langue, ce standard remodel\u00e9e \u00e0 des fins identitaires), ou alors prendre le probl\u00e8me \u00e0 bras le corps pour resocialiser le breton partout o\u00f9 c\u2019est possible gr\u00e2ce \u00e0 la langue populaire.<\/p>\n<p>C\u2019est maintenant que l\u2019avenir du breton joue.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Tangi YEKEL, miz genver 2017<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Et si beaucoup de ce que nous faisions pour la langue bretonne ne rimait \u00e0 rien\u00a0? J\u2019entends par l\u00e0, sommes-nous certains des effets positifs de notre action collective en faveur de la revitalisation de notre langue\u00a0? J\u2019ai malheureusement de mon c\u00f4t\u00e9 de s\u00e9rieux doutes. Je pense que le breton actuellement enseign\u00e9 (dans les \u00e9coles, les cours du soir, les formations pour adulte) est probl\u00e9matique. 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