Le problème des néo-locuteurs dans la revitalisation d’une langue : L’exemple du breton (Steve Hewitt)

Le problème des néo-locuteurs dans la revitalisation d’une langue : L’exemple du breton (Steve Hewitt)

Nous proposons ici un second article du linguiste américain Steve Hewitt, très récent puisque rédigé à l’occasion d’une intervention lors de la Conférence Internationale sur les langues en danger qui s’est tenue à l’Université d’Etat de Tbilisi, en Géorgie, du 20 au 24 octobre 2016. Ce texte est en anglais, c’est pourquoi nous en proposons un rapide commentaire en français au préalable.

Après le rappel chiffré du déclin de la langue bretonne depuis le XXe siècle, Hewitt constate la faiblesse numérique du mouvement pour le renouveau du breton. Plus problématique encore selon lui est la question de la langue standard utilisée. Celle-ci est qualifiée d’ « artificielle », gorgée qu’elle est de « néologismes incompréhensibles pour les locuteurs natifs » , avec « une phonologie, une syntaxe et une phraséologie très francisée ». Ainsi, il formule le constat réaliste suivant : « L’effet cumulé rend l’intercompréhension laborieuse, voire habituellement infaisable en pratique ». Nous souscrivons totalement.

Comme le décrit Hewitt, on se retrouve avec d’un côté « des néo-locuteurs qui, pour la plupart, ne comprennent pas facilement les locuteurs natifs », et le justifient par le fait « qu’il [breton populaire] soit si dégénéré qu’il ne vaille pas la peine d’être sauvé ». De l’autre côté, les locuteurs natifs « tendent à être honteux de leur langue et réticents à la parler à ceux qui ne maitrisent pas leur propre variété dialectale. » Dès lors, la question qui se pose pour Hewitt est de savoir « s’il est faisable pour un mouvement entier de revitaliser une langue sans contacts intensifs avec les locuteurs natifs ».

Il apporte deux éléments de réponse. Le premier devrait être pour lui « de repenser le matériel pédagogique afin de rendre le breton natif plus facilement accessible aux apprenants ». Le deuxième serait de « modifier l’orthographe pour permettre une plus fidèle mise en valeur des dialectes ». L’orthographe peurunvan est en effet problématique. Elle est basée sur « deux dialectes périphériques et conservateurs » (Léon et Vannetais), laissant de côté « les majoritaires dialectes centraux innovants ». Il est vrai que le mouvement de standardisation est depuis ses débuts, avec Gwalarn notamment, dans les mains « d’apprenants de langue française maternelle ».

Il en résulte une conséquence assez dramatique sur le plan de la fameuse chaîne de la transmission, « de nombreux apprenants abandonnent quand ils réalisent que le breton standard ne leur permet pas de communiquer avec les membres plus âgés de leur famille ». Hewitt souligne là à raison est un des échecs les plus patents du mouvement pour la langue bretonne.

Plus loin, il détaille les caractéristiques du néo-breton. Sur le plan morphologique, il le qualifie par exemple de « conservateur, [contenant des] formes minoritaires, ignorant l’usage majoritaire. » Cela devrait interpeller. Sur le plan phonologique, il montre par une étude de cas à quel point la prononciation de néo-locuteurs peut être (mal) influencée par l’orthographe peurunvan.

Plus généralement, on ne peut que partager avec Hewitt ce constat désabusé d’une langue standard, cette « néo-variété inauthentique », qui ignore, dédaigne, voire méprise, et ce à tous les niveaux, la langue populaire. Nous en somme arrivés selon lui au point où nous ne pouvons même pas parler « de continuation du breton traditionnel ». Va-t-on continuer dans la même direction longtemps ?

Télécharger l’article : The problem of neo-speakers in language (Steve Hewitt)

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